Foot business, comment on en est arrivé là ?

Depuis maintenant plusieurs étés, le monde du football a été secoué par des transferts de plus en plus exorbitants, et des salaires démentiels. L’Italie n’est pas épargnée par cette tendance qui semble nouvelle à beaucoup mais qui est pourtant née vingt ans plus tôt. Regardons tout ceci de plus prêt.

Handsome young man throwing money

La règle des 3

Auparavant, en des temps ou le football se regardait sur des télévisions hertziennes, où chaussettes basses, colliers en or, chevelures longues et cigarette au bec des coachs régnaient sur les terrains de football, il existait dans les statuts de l’UEFA une règle appliquée sur tout le continent, cette règle, stipulait qu’il était formellement interdit à une équipe affiliée à l’organisation européenne de posséder plus de trois joueurs extranationaux au sein de son effectif, ce qui veut dire, qu’une équipe italienne ne pouvait pas posséder plus de trois non-italiens dans son groupe joueur. Cette règle qui nous semble aujourd’hui stigmatisante, était en en réalité un formidable outil d’homogénéisation du niveau des équipes européennes, qui empêchait les puissants clubs des grandes métropoles européennes de piller constamment les clubs de taille moyenne à travers le continent comme c’est le cas aujourd’hui, les joueurs restaient alors bien plus longtemps dans leurs clubs et en connaissaient rarement plus de trois en une carrière. De plus, la faible concurrence financière entre les clubs faisait que les salaires des joueurs dépassaient rarement celui d’un haut fonctionnaire. Cette règle aujourd’hui rangée dans le placard des vieilleries, permis à des équipes comme Hambourg, le Steaua Bucarest ou encore à Nottingham Forrest de gagner la prestigieuse coupe aux grandes oreilles ou à la Roma et à la Sampdoria de jouer une finale de la compétition numéro un en Europe. Mais le vent de l’Histoire souffle et la mondialisation va bientôt frapper de plein fouet le monde du football et le transformer radicalement.

La révolution Bosman

En 1995, le joueur belge Jean-Marc Bosman entre en conflit avec son club, le FC Liège, ce dernier lui refusant son transfert vers Dunkerque sous prétexte que l’équipe possédait déjà plus de trois joueurs extranationaux. Bosman porte donc plainte contre son club devant la Cour de Justice des Communautés Européennes en faisant valoir le droit communautaire qui autorise la libre circulation des travailleurs au sein de l’espace européen, la CJCE donne raison au footballeur belge et casse la règle des 3, c’est la fin du football à la papa. Désormais, les clubs européens peuvent posséder autant de joueurs étrangers qu’ils le souhaitent, et un marché dorénavant mondial apparaît. Les clubs les plus puissants se renforcent alors en pillant les clubs moins riches – notamment dans  les pays de l’Est –  (c’est notamment ce qui expliquera l’arrivée massive de joueurs slaves en Italie comme Andriy Shevchenko, Dejan Stankovic, Zvonimir Boban ou Vlad Chiriches) La concurrence sportive exacerbe et alimente la concurrence financière entre les clubs et des moyens de plus en plus exorbitants sont mis sur la table afin de devenir de plus en plus fort tout en évitant de se faire piller ses joueurs, les prix des joueurs explosent (75 millions dépensés par le Real Madrid pour Zidane alors joueur de la Juventus dès 2001 !) tout comme leurs salaires, ces derniers étant désormais à la recherche du contrat le plus lucratif possible. Les équipes deviennent cosmopolites, au grand dam des supporters italiens encore attachés à l’enracinement identitaire et l’attachement disparaît, les joueurs devenant alors des sortes d’auto-entrepreneurs déracinés allant dorénavant de clubs en clubs à travers le continent.

Le joueur de football, un produit financier

A partir de l’arrêt Bosman rendu par la CJCE en 1995, tous les obstacles à la « concurrence libre et non faussée » disparaissent dans le monde du football, les joueurs sont désormais libres d’aller partout sur la surface de la planète à la recherche du contrat le plus juteux. De ce fait, leurs salaires s’envolent et les stars qui autrefois qui avaient des émoluments à peu près semblables à ceux d’un haut fonctionnaire français, touchent désormais autant qu’un patron d’une firme de Wall Street. L’argent coulant à flot, on les retrouva dans tous les endroits à la mode, dans les boutiques de luxes, les carrés VIP, et aux bras de tops models ou de célébrités renommées dans le monde entier (coucou Beckham) ce qui fit que par voie de conséquence, ils devinrent des stars globales dépassant le simple cadre du football, ils apparurent dans les émissions branchés, au cinéma et eurent même pour certains des chansons à leur gloire, ils firent alors leur entrée triomphale dans la culture populaire. Les firmes internationales comprirent là qu’elles avaient affaire à de possibles poules aux œufs d’or pouvant les aider dans leur communication et versèrent alors des torrents d’or sur ces stars du ballon rond, comme le montre cet exemple tiré du livre de Besma Lahouri « Zidane, une vie secrète » :

En 1998, la directrice des parfums Christian Dior, en allant travailler avenue Hoche, à Paris, est tombée en arrêt sur ces panneaux [Zidane avait fait une pub pour LeaderPrice, et son visage était donc présent sur d’immenses panneaux publicitaires partout en France] montrant le champion du monde en train de vanter les mérites des packs de lait du hard discounter. Arrivée à son bureau, elle décroche son téléphone et appelle l’agence de mannequins Marilyn, à l’époque également spécialisée dans les contrats publicitaires de sportifs. Elle veut Zidane : cet homme à la fois viril et sensible, figure grand public et fédératrice, incarne à merveille l’image de son eau de toilette Eau sauvage. Pour trois heures de pose, Zidane touchera 2 millions de francs (305 000€).

La multiplication à l’échelle mondiale de ces spots publicitaires mettant en scène des footballeurs provoquent une ultra médiatisation de ces derniers, et les puissants clubs européens trouvent alors le moyen de faire d’une pierre deux coups : avoir de grands joueurs capables de faire gagner l’équipe et des personnalités de premier plan capables d’apporter une médiatisation nécessaire à la politique marketing de ces clubs, ces derniers s’enrichissant alors tout en se renforçant sportivement, ils alignèrent les zéros pour se payer ces désormais hyper stars, et pour rajouter au tout la FIFA, comprenant dès le départ ce qui était en train d’arriver au monde du football encouragea et développa cette internationalisation médiatique et financière du football.

La politique universaliste de la FIFA, le football sport mondialisé

Le 8 Juin 1998, le suisse Joseph S. Blatter accède à la présidence de la FIFA après avoir été directeur exécutif de l’institution internationale. Ce nouveau président a alors compris une chose : en cette fin du XXe siècle, le monde est en mouvement et la mondialisation va s’accélérer, le football doit donc devenir universel et s’étendre sur toute la surface du globe, il se rapproche en ça de Eduardo Galeano qui en 1995 démontrait qu’une finale de Coupe du Monde pouvait rassembler « le public le plus nombreux de tous ceux qui se sont réunis tout au long de l’Histoire de la planète ». L’objectif  de Blatter désormais ? Que l’on joue et regarde le football des îles du Vanuatu aux plaines du Caucase, de Saint-Pétersbourg à Johannesburg, depuis les terrains pluvieux anglais, jusqu’au soleil d’Amérique et des Caraïbes. Pour ce faire, il fait usage d’un outil redoutablement efficace : la Coupe du Monde. Compétition reine, c’est le trophée le plus prestigieux que peut gagner un joueur de football et fait alors rêver tous les amateurs de ballon rond à travers le monde. Sepp Blatter se donne donc pour objectif d’exporter la compétition – autrefois chasse gardée des Européens et des Sud-Américains –  sur tous les continents où le football devait selon lui s’enraciner, c’est dans ces conditions qu’il l’emmène en Amérique du Nord avec l’organisation par les Etats-Unis en 1994 (alors qu’il était directeur exécutif) en Asie en 2002 avec l’organisation en Corée du Sud et au Japon, puis en Afrique en 2010 avec l’organisation sud-africaine. Avec cela, il investit des sommes considérables dans la construction de stades, la formation des joueurs et des entraineurs, et le développement général du football dans ces parties du  monde. Le pari de Blatter est réussi, il crée des centaines de millions de consommateurs à travers le monde qui naturellement se tournent alors vers l’endroit où le football est le plus prestigieux : l’Europe et sa compétition reine, la Ligue des Champions. Les clubs européens  – et notamment les clubs anglais – sentent le bon filon et mettent en place de grandes politiques marketing en Asie et en Amérique du Nord, ce qui provoque une hausse mécanique des droits TV du fait de l’arrivée de millions de consommateurs de football européen, et donc par là une hausse des revenus de ces clubs qui par roulement vont mettre de plus en plus d’argent sur la table pour se payer les meilleurs joueurs du monde et rester à niveau pour générer toujours plus de profit, le cercle financier est alors en place. Celui-ci alimente également l’inflation du prix des joueurs, avec pour exemple Paul Pogba coûtant à lui seul 105 millions d’euros quand quinze ans auparavant avec à peu près la même somme on pouvait avoir Zidane et un autre grand joueur comme Rui Costa à 40 millions. Cette universalisation du football décuple la puissance des clubs déjà bien installés grâce à l’apport colossal de ces nouveaux consommateurs et fait apparaître de nouveaux acteurs sur le marché.

Le football, objet d’influence et de pouvoir

Dès ses fondements, le football est objet politique et social, les  grands industriels que sont les Agnelli en Italie par exemple, achetèrent et développèrent au départ le grand club de Turin : la Juventus dans le but que les ouvriers – venus massivement dans le Nord de l’Italie pour travailler dans les usines de Fiat – trouvent une activité ludique les occupants pour qu’ils n’aient pas à penser leur condition sociale, se détournant alors de la politique et plus précisément du parti communiste. Plus tard, Silvio Berlusconi président du Milan AC se servira du club et de la gloire acquise par ce dernier comme d’une vitrine politique lui permettant de gravir les échelons jusqu’à devenir Président du Conseil (chef du gouvernement italien). Ces mécènes, tout comme leurs voisins européens (Bernard Tapie à Marseille ou Florentino Perez au Real Madrid) dépensent alors des sommes colossales pour bâtir des équipes toujours plus fortes, toujours plus dominatrice, faisant toujours plus rêver les supporters de l’Europe entière, mais derrière cette stratégie de mécénat, se trouvait un but caché, qui très souvent… était politique. Silvio Berlusconi en arrivant à Milan par exemple dépensera plus d’un milliard de lires, ce qui à l’époque est une somme considérable, mais lui permis de se faire un nom dans toute l’Italie. La mondialisation du football déclenchée par l’arrêt Bosman couplée à la politique universaliste de la FIFA provoquent une transformation du football en objet politique et géopolitique dont les nations émergentes se serviront sans vergogne pour faire la promotion de leurs pays.

L’entrée des mécènes étrangers

En course depuis maintenant vingt ans pour devenir la première nation de ce monde, la Chine, ne néglige aucun aspect qui fait d’une grande puissance… une grande puissance ! Et cherche alors à soigner son image de marque dans le monde, afin de provoquer l’envie que l’on s’intéresse à elle, qu’on adopte sa culture et ses mœurs et que l’on aille en vacances chez elle. En géopolitique, on appelle ceci le soft power. Dans sa stratégie de développement à l’échelle internationale, elle investit depuis plusieurs années dans le football qu’elle perçoit à raison comme un outil de soft power qui lui permettra de braquer tous les projecteurs sur elle. C’est dans ces conditions que les milliardaires contrôlant le championnat chinois se sont mis en tête de rafler plusieurs bons joueurs des championnats européens – dont notre fameux championnat italien – en leur offrant des ponts d’or mirobolants comme pour Carlos Tevez, ancien de la Juve qui touche désormais 38 millions d’euros par an, l’ancien de l’Inter Fredy Guarin, 6 millions par an ou Gervinho ex-star de la Roma payé 8 millions par an ; et l’Europe pour tenir la cadence fut contrainte quant à elle d’alimenter l’inflation déjà galopante des salaires de joueurs en offrant des émoluments toujours plus conséquents à ses joueurs. De plus, les Chinois ont besoin du savoir-faire européen en matière de football pour l’importer et le faire pratiquer à égal niveau chez eux, pour ce faire, ils prirent possession des clubs mythique qu’étaient le Milan AC et l’Inter Milan tout dépensant sans compter pour bâtir des équipes de rêve, au Milan AC par exemple, plus de 300 millions d’euros de transfert ont été dépensés cet été pour un club qui leur servira de vitrine à l’échelle mondiale dans le but d’obtenir l’organisation d’une Coupe du Monde en 2026. Cette stratégie – similaire à celle du Qatar à Paris – a mis (ou remis dans les cas milanais) sur le marché de nouveaux acteurs en quête de grands joueurs, la demande en grands joueurs augmente alors fortement pour une offre qui elle demeure stable, le prix de ces stars explose donc, tout comme celui des jeunes joueurs talentueux, les clubs de ces nouveaux mécènes et les anciens puissants voulant alors investir sur l’avenir, ce flot d’argent venu d’ailleurs couplée à l’arrêt Bosman explique en partie pourquoi un joueur comme Edinson Cavani parti de Naples pour le Paris Saint-Germain coûta 64 millions d’euros quand le brésilien Ronaldo pourtant bien meilleur coutait 45 millions lors de son départ de l’Inter Milan pour le Real Madrid.

Comme expliqué plus haut, la bulle financière du football a plusieurs causes reliées entre elles remontant à la fin des années 90. S’inscrivant dans un mouvement historique et politique global, le tournant qu’a pris ce sport est irréversible, mais comme toutes les bulles, il arrivera un jour où celle du football européen explosera, et alors, gare à l’effondrement général car du coin de l’œil, Chinois et surtout Américains guettent…

@OsxSts

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