Le Calcio et le racisme : où en est-on ?

Puisque chez FrSerieA nous aimons le football italien, il nous semble essentiel d’en pointer également les aspects négatifs. Ainsi, vous, lecteurs, qui aimez ce championnat autant que nous, pourrez avoir l’avis le plus éclairé possible sur la situation qui règne dans le Calcio.

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Depuis de très nombreuses années, ce dernier a traversé plusieurs épreuves qui en ont sali durablement la réputation. Après la gloire et la magnificence des années 1990, l’Italie du football a connu les soupçons de dopage, Calciopoli, la crise économique et le scandale Calcioscommesse. Tout cela accompagné de résultats mitigés en Europe pour les équipes de Serie A, et d’une génération en Nazionale bien moins dorée que les précédentes. Assez pour perdre une grande partie de sa crédibilité aux yeux des observateurs, des supporters et des amants du sport dans leur globalité. Puis la Juve s’est reconstruite et est redevenue une merveilleuse machine à gagner, Cesare Prandelli d’abord et Antonio Conte ensuite ont permis à la Nazionale de réaliser consécutivement deux magnifiques Euro, Naples et la Roma se sont mis à développer l’un des meilleurs jeux en Europe. Le football italien se soigne donc peu à peu, le temps faisant son œuvre, les principaux acteurs de cette dramaturgie sublime qu’est le Calcio y mettant du leur pour que le faste d’antan réapparaisse. Puisqu’il ne s’agit pas seulement de différences de budgets, de polémiques arbitrales, mais de jeu, d’idées, d’identité footballistique, de passion. Et que malheureusement, la passion amène les polémiques, qui amènent paradoxalement l’amour du jeu. Qui font que l’Italie respire le football tout autant qu’il y a vingt ans.

Il y a pourtant des choses qui ne changent pas, qui sont comme figées dans le temps. De tous les maux que connaît la Serie A, il y en a un que nous n’avons pas évoqué : le racisme dans les stades. Nous nous sentons honteux quand, pour parler de notre championnat bien-aimé, la case du racisme est inévitable sur l’échiquier. Et pourtant, en 2017, dans un pays gorgé de culture, phare de la civilisation européenne, nous en sommes réduits à cela. Depuis une trentaine d’années, les épisodes de discrimination territoriale ou raciale se multiplient. Les cas Zorò, Omolade, Boateng, Eto’o… Ce week-end, deux épisodes de racisme ont touché les terrains de Serie A. D’abord sur la pelouse de Cagliari, où le joueur de Pescara Sulley Muntari a réagit aux cris racistes en quittant le terrain, face à l’indifférence du corps arbitral. Puis dans le posticipo entre l’Inter et le Napoli, c’est le défenseur sénégalais Kalidou Koulibaly (régulièrement cible des tifosi de la quasi-totalité des équipes de Serie A) qui a été chahuté et insulté par certains supporters interistes. Ce qui est dramatique est que ce ne sont pas des événements épisodiques. C’est une gigantesque crise que traverse le football Italien depuis l’élargissement du marché des transferts et l’apparition d’une certaine diversité dans le Calcio. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il ne s’agit en Italie pas uniquement d’un racisme extra-européen, mais également d’un racisme entièrement italien. Ainsi, nous connaissons tous la rivalité historique entre les supporters du Sud et ceux du Nord, les terroni – comprendre culs-terreux sudistes – et les mangeurs de polenta au nord. Cette situation, qui aujourd’hui dans les stades relève plus de la taquinerie footballistique que du racisme, a pourtant par le passé été synonyme d’une fracture sociale importante en Italie. Ce qui nous est utile pour comprendre comment les supporters italiens perçoivent la diversité : comme un ovni. Un ovni parce qu’ils ne savent pas comment l’appréhender. Et pourtant, rien de plus simple. Puisque ce n’est que du football, puisque les joueurs ne sont rien de plus qu’un élément qui déchaîne les passions. Pourquoi le football italien est-il alors autant gangrené de racisme ?

Au fil des années, les instances ont forcément du durcir les législations. D’abord, les épisodes de racisme ont laissé insensible. Quelques articles dans les journaux, un peu d’indignation, un communiqué de la fédération, mais des polémiques qui finalement ne s’amorçaient jamais. Cela fait pourtant presque trente ans que le football italien observe inlassablement le racisme le ronger, chaque saison réservant son lot d’épisodes moralement condamnables. Ce que l’on en retient ? L’inaction. Parce que le racisme ne se combat pas, comme ont voulu le croire les tribunaux et la Federcalcio, par une fermeture des curve et des amendes aux clubs.

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Les tifosi Napolitains soutiennent tous Koulibaly en affichant son visage

Il nous reste alors à comprendre pourquoi le Calcio est aujourd’hui encore pourri par le racisme. Tout d’abord, il est essentiel de dire que socialement, culturellement, l’Italie est moins habituée à la diversité que la France, l’Angleterre, l’Allemagne… C’est un pays qui dans son histoire récente a toujours été un pays d’émigration et non d’immigration. Nous ne rentrerons pas ici dans les détails, puisque nous voulons parler de football et non de géopolitique. Cependant, le fait que les Italiens aient été confrontés tardivement à l’immigration – les vingts dernières années principalement – explique partiellement une approche différente de la diversité. Chose qui est visible dans la culture Italienne, et donc dans les stades, puisque le football est certainement le miroir qui réfléchit le mieux une société. Certains à priori ou fantasmes racistes sont aujourd’hui en Italie expliqués ou explicables de cette façon. Cependant, on ne peut justifier le racisme par l’appréhension. D’autant moins dans le foot, qui se veut vecteur d’intégration, qui dans l’Italie moderne a représenté l’un des premiers points de rencontres de différentes cultures, et où les joueurs sont paradoxalement des pions terriblement éloignés des réalités quotidiennes des tifosi, dans le sens où un joueur de football ne peut pas et ne doit pas cristalliser des tensions sociales.

Preuve de cette mentalité différente en est qu’en 1996, à l’aube de la consécration de la génération black-blanc-beur en France, le club de l’Hellas Verona veut enrôler le premier joueur de couleur de son histoire. Maickel Ferrier, joueur afro-hollandais, rejoint l’équipe. Cependant, une partie des ultras en décide autrement : une poupée à l’effigie du joueur est affichée dans les tribunes, pendue, avec au-dessus d’elle deux supporters déguisés en membre du Ku Klux Klan ainsi qu’une banderole raciste. Résultat, le joueur ne foulera jamais les pelouses pour l’Hellas. Plus récemment, le football transalpin nous a apporté une preuve ultérieure que la société italienne avait besoin d’un temps qu’elle n’a plus pour ancrer en son sein cette diversité. Lors de l’éclosion du phénomène Mario Balotelli et de sa première convocation avec la Nazionale, beaucoup de voix se sont élevées, souvent pour hurler des choses dont elles ne saisissaient pas la teneur. Quelques années auparavant, Fabio Liverani, un joueur métisse, avait lui aussi fait ses débuts avec l’équipe nationale, et le même combat avait été mené. Le simple fait que la convocation en Nazionale d’un joueur noir suscite des réactions médiatiques, politiques, et soit vue comme un événement aux quelconques aspects négatifs démontre un certain malaise social et un retard latent dans la gestion d’un football et d’une société qui évoluent.

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Cette situation est symptomatique d’un certain état d’esprit régnant alors en Italie, comme nous l’avons expliqué précédemment, mais est surtout à lier avec un autre problème du football, qui est aujourd’hui encore bien actuel : la présence de l’extrême droite dans les curve. Comme nous l’avons dit, le football reflète la société et ses composants. Dans toutes les sociétés existent des extrêmes, et c’est donc imparablement logique que l’on retrouve ces mêmes franges extrémistes dans le football et dans les stades. Moins présentes que dans les pays de l’Est mais bien plus représentées que dans les autres grands championnats européens, ce sont bien souvent des factions jusqu’au-boutistes qui prennent métaphoriquement en otage la majorité des supporters. Et c’est quelque chose que l’on retrouve dans tous les stades et dans toutes les curve d’Italie, phénomène légèrement estompé en Serie A mais omniprésent dans les catégories inférieures. Aussi improbable que cela puisse paraître, le fait qu’une partie des tifosi aient une empreinte fasciste et xénophobe remonte aux années 1920 et à la double décennie fasciste. Presque cent années plus tard, les mêmes idéaux nationalistes et idées racistes se propagent encore, avec des groupes de supporters qui se sont politisés. On en retrouve parmi les supporters de l’Hellas Vérone, de la Lazio, de la Roma, de la Juventus, de l’Udinese… Comme plusieurs petites gouttes de sang sur un drap déjà loin d’être blanc. Des groupes qui ont une influence variable, tout dépendant du club et de sa gestion des supporters.

En 2013/2014, selon les rapports officiels, vingt épisodes racistes se sont produits durant la saison : une énormité. Tout comme l’anecdote emblématique des idéaux xénophobes de certains supporters : en 1989, Ronnny Rosenthal, israélien, s’apprête à signer pour l’Udinese en provenance du Standard Liège. Après la visite médicale, le contrat est finalement annulé, officiellement pour cause de problèmes physiques. Rosenthal entamera une procédure pénale, certain que le club a frioulan a cédé face à la pression du groupe de supporters le plus extrémiste de la curva. Et la justice lui donnera raison six années plus tard. De la même façon qu’un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse, il nous semble ne voir qu’eux, n’entendre qu’eux, malgré toutes les démonstrations de solidarité, d’amour du football, et de fraternité qui se mêlent à l’on ne peut plus normale rivalité entre les clubs et les supporters. Parce qu’entendons nous bien, il est normal de siffler les joueurs adverses, justement parce qu’ils sont nos adversaires. Rien de plus, rien de moins.

La question naît donc spontanément : pourquoi ne réussit-on pas à éliminer ce genre de comportement du football italien ? Une première réponse, d’une grande banalité certes, est que ce sont des comportements caractéristiques de la société italienne et non simplement du football italien. En accord avec ce que nous avons dit précédemment, il est impensable que le football prenne à lui seul la responsabilité d’épisodes racistes, puisqu’il s’agit ici d’un problème sociétal. Ce sont les mentalités qui doivent évoluer, d’abord à l’extérieur des stades et ensuite dans les enceintes de Serie A, et non pas le contraire. Bien loin de nous la volonté de véhiculer l’idée que l’Italie est un pays profondément raciste. Nous dirons plutôt que c’est un pays apeuré par les changements et les évolutions et dont tous les composants peuvent manquer de lucidité lorsque cette question entre en jeu. Hors du stade comme au stade.

Il apparaît également assez nettement que la juste importance n’est pas accordée à la question. Que ce soit de la part des médias, des clubs ou des instances du foot. Cela ne reste que du football, c’est une certitude, et il faut également admettre que certains épisodes relèvent moins du racisme que de la stupidité, comme certains chants anti-napolitains de la part des tifosi de la Juve, ou de certains chants entonnés contre Balotelli, ou contre Nagatomo. Le fait est de comprendre quelle est la limite, et même la nuance, entre le chambrage, la rivalité et le racisme. Il s’agit alors de prendre des responsabilités : il n’est en rien suffisant d’arrêter cinq minutes un match, de fermer une partie d’un virage, de mettre une amende à un club, de faire un article de quinze lignes dans un quotidien. Les joueurs eux-mêmes fuient des responsabilités qui leur appartiennent également, en petite partie. Si un problème dure depuis trente ans, c’est que personne n’a voulu le résoudre.

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Carlo Tavecchio

De plus, il faut dire que les joueurs, entraîneurs et dirigeants eux-mêmes ne sont pas exempts de tout reproche. Plusieurs affaires ont fait rougir de honte les amoureux du Calcio ces dernières années. Dans le désordre : Carlo Tavecchio, en passe d’être nommé à la tête de la FIGC, est éclaboussé par le scandale « Optì Poba ». Au cours d’une réunion, il a comparé le parcours des joueurs africains en Angleterre et en Italie, inventant un joueur du nom d’Opti Poba, qui en Angleterre devrait faire ses preuves tandis qu’en Italie « Il arrive, avant il mangeait des bananes et maintenant il est titulaire à la Lazio ». Un racisme normalisé qui n’a pas empêché Tavecchio d’être élu à la fédération. Le problème est justement cette idée du racisme normalisé, comme quelque chose de pas si grave que ça. Et comparativement, il est difficile d’imaginer que certains comportements restent impunis dans les autres grands championnats tandis qu’ils ne prennent pas vraiment d’ampleur en Italie : De Rossi et son « Manouche de merde » à Mandzukic, l’affaire Lulic – Rudiger « Il y a deux ans il vendait des chaussettes et des ceintures à Stuttgart » …

C’est donc une situation diablement compliquée que l’Italie doit affronter, et ce sur plusieurs fronts. Nous n’avons pas la solution miracle et notre seul but était ici de vous éclairer de façon claire sur les aspects les plus concrets du racisme en Serie A.

@Cazatizi

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Une réflexion sur “Le Calcio et le racisme : où en est-on ?

  1. J’avais commencé à écrire ce message au moment et j’apprends à l’instant (par vos soins) que la suspension de Muntari est annulée. Qu’importe, ça ne change rien à ce que je pense. L’italie est profondément raciste. Je sais que je ne dois pas généraliser, mais les faits sont là, et suffisamment puissants. Les instances sont racistes, Les hommes politiques le sont aussi. Il n’y a que voir le sort réservé à Cecile Kyenge pour s’en rappeler.

    Par expérience, je sais que l’on peut pas changer une personne raciste. Elle est raciste, point barre. En revanche, on peut la sanctionner. Si la fédération italienne voulait vraiment sanctionner le racisme, elle le ferait. Le hic, c’est qu’elle en rien à foutre, vu qu’elle est raciste elle-même. Soit raciste, soit extrêmement laxiste.

    Le problème se situe dans une passivité de l’UEFA. Elle qui nous mitraille à base de « say no to racism », ne fait strictement rien. L’UEFA a le pouvoir de sanctionner les clubs où le racisme est une institution, en leur retirant des points dans les compétitions européennes, ou tout simplement en leur interdisant une compétition, comme c’est le cas dans le cas de transferts douteux. Ca ne réglera pas le problème, mais ça poussera peut-être les dirigeants à se bouger un tout petit peu.

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